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Chapitre
1
Avec
François Flavier, curé de la paroisse
de K...
-
Je ne sais pas si je dois considérer ma tâche
de gardien comme un honneur ou comme un châtiment,
Monseigneur, dis-je à l'évêque qui
me fixe par-dessus ses binocles. Elle est en tout cas
un lourd fardeau. Les années qui passent ont
l'air de compter double. Regardez-moi, j'ai juste quarante
ans et pourtant je suis séché comme un
vieillard. Le poids de ma responsabilité, ainsi
que la proximité permanente de ce que je surveille,
lève une lourde taxe sur ma santé. Et
sur ma sérénité.
- Ni honneur, ni pénitence, Père Flavier.
Prenez votre double mission comme un devoir.
- Double ?
- Oui, double. Car vous gardez deux choses liées
et distinctes à la fois. L'objet maudit en lui-même
est la première. Le secret de son existence est
la seconde.
- Oui, bien sûr. dis-je en baissant la tête.
Pour un petit prêtre de mon rang, il est en principe
exceptionnel d'être admis dans le bureau de l'évêque.
J'ai cependant le privilège de pouvoir venir
demander ses conseils aussi souvent que j'en éprouve
le besoin, dans cette abbaye où, comme une reine
des abeilles, il siège au centre de l'agitation
silencieuse de ses clercs. Un honneur que je dois à
mon pénible rôle de gardien. Cette tâche
secrète qui me fut échue comme une lourde
dot avec mon église et ma paroisse. L'évêque
m'encourage à venir chercher auprès de
lui l'apaisement que souvent réclame mon âme
ébranlée par ma mission. Je pense aussi
qu'il tient à surveiller de près l'influence
de l'objet maudit sur mon esprit. Bien que caché
des hommes et de la lumière, il rayonne d'une
aura sournoise que ni terre, ni pierres, ne peuvent
emprisonner.
- Père Flavier, dit-il en me dévisageant.
Vous avez l'air tourmenté...
- Je suis toujours tourmenté, Monseigneur.
- Je comprends. Et l'Église vous rend grâces
de porter votre charge avec résignation. Mais
aujourd'hui, vous semblez... plus particulièrement
soucieux. Confiez-vous, je vous en prie. Confiez-vous
à moi.
- La cause de mon inquiétude, que vous avez su
déceler, est assez triviale. Je ne veux pas abuser
de votre temps avec des histoires d'adultère,
Monseigneur. Des confessions de femmes perdues comme
l'on en recueille, hélas, dans toutes les paroisses.
- Le péché n'a jamais rien de trivial,
Père Flavier. Mais vous avez raison, les confessions
de femmes légères ne sont pas rares dans
ce diocèse. Ni dans aucun autre, d'ailleurs.
Eh bien, justement ! Pourquoi cette angoisse ? Car je
vous sens bien angoissé, si, si... Pour une raison
si tristement commune que la faiblesse de vos paroissiennes
?
Les récents incidents qui m'intriguent pourraient
sembler banals, considérés indépendamment
les uns des autres. Et leur connotation surnaturelle
facilement mise en doute. S'ils étaient uniques,
je n'en ferais pas tant de cas. C'est de leur accumulation
qu'est né ce malaise dont je subis l'oppression
depuis plusieurs jours. Un malaise teinté d'une
peur, sourde, qui vient de l'intérieur.
Devant mon hésitation à en dire davantage,
l'évêque se lève et me prend par
le bras.
- Venez, suivez-moi au jardin.
Il m'entraîne dehors et me fait asseoir près
de lui sur un banc de pierre blanche, au milieu des
bosquets piqués de fleurs aux belles couleurs.
À côté glougloute la fontaine du
grand bassin. Un jeune clerc, armé d'une épuisette,
y repêche les feuilles mortes qui surnagent au-dessus
de poissons aux ventres tendus comme des outres. Le
gravier bien moulu dessine un chemin soigneux entre
les haies taillées en murets de verdure. Quel
contraste avec ma petite église et son enclos,
où tout n'est que roche grise et mousse sombre,
où le ruisseau sauvage danse au long du cimetière
sur les cailloux nus qui luisent au fond. Où
la nature sauvage, de sa palette aux mille verts, fait
un tableau bien plus riche et émouvant que les
efforts précieux du jardinier de cette abbaye.
L'évêque se cale sur le coussin de gros
velours qu'on vient de lui glisser sous les fesses.
Les yeux mi-clos, il goûte le soleil dont les
rayons s'infiltrent par intermittence entre les nuages
joufflus trop lourds pour la brise. Quand il est bien
à son aise, il me fait signe de parler. Il n'a
pas l'air pressé, on dirait qu'il a envie d'entendre
une bonne histoire. La journée d'un pontife est
sans doute moins chargée que celle d'un petit
prêtre. Je me racle la gorge avant de commencer.
- Mon troupeau n'est pas bien grand, mais il est fidèle
à Dieu. L'avantage d'être le curé
d'une petite paroisse réside dans la familiarité
que j'ai de mes ouailles. Il n'est pas un visage sur
lequel je ne puisse mettre un nom, ni une seule âme
dont je ne connaisse les tourments ou les faiblesses.
Des tourments bien primaires d'ailleurs, car les paysans
de mon village sont des gens simples et peu instruits.
La connaissance n'a pas labouré leur esprit et
les grands péchés n'y peuvent trouver
terrain pour y prendre racine.
- Il m'amuse d'entendre un homme cultivé dire
du savoir qu'il est l'essence du vice, m'interrompt-il
en gloussant. Mais je ne vous demande pas un sermon,
Père Flavier. Racontez-moi les faits, je vous
prie.
- Oui, Monseigneur. Voici, par exemple, l'un des événements
étonnants qui m'ont été rapportés
sous le sceau de la confession. Je ne pense pas en trahir
le secret en préservant l'anonymat de son auteur
qui, de toute façon, vous est totalement étranger.
- Bien entendu.
- Bien entendu. Il y a six jours, à la tombée
de la nuit, j'éteignais les lampes dans l'église
avant d'en fermer la porte, comme tous les soirs. À
cette heure-là, les habitants du village finissent
leur souper et certains ont même déjà
soufflé leur chandelle. Aussi, ma surprise fut-elle
grande lorsqu'un grand soupir monta de la pénombre,
aussitôt suivi de gémissements étouffés.
Je restai immobile près de l'harmonium, scrutant
le fond de l'église à la lumière
des derniers cierges. Une silhouette dans l'obscurité
se leva et je reconnus une des femmes du village. Une
veuve humble et réservée qui vit de son
jardin et des quelques biens que lui a laissés
son époux. Son visage était hagard. Ses
lèvres gonflées, ses yeux rouges et ses
cheveux en désordre lui donnaient l'air d'une
folle. Quand elle me vit approcher, elle voulut parler
mais ne put qu'éclater en sanglots. La face enfouie
dans ses mains, elle se précipita vers le confessionnal,
y entra et tira le rideau derrière elle. J'envoyai
le bedeau, qui passait le balai sur les dalles, faire
un tour dehors par crainte qu'il n'entende les paroles
de la femme résonner dans le silence du soir.
Puis je pris ma place dans le confessionnal.
- Votre bedeau est-il toujours cet infortuné
garçon que vous avez recueilli ? Quel est son
nom, déjà...
- Abel. Oui, c'est toujours lui. Et ce sera toujours
lui. Il est trop malvenu dans le monde des hommes, je
préfère le garder sous mon aile. Sa laideur
et ses difformités en font un objet de raillerie
et de rejet. Mais les services qu'il rend à l'église
du village lui gagnent un peu de respect de la part
des fidèles. Parce qu'il est affreux, on le prend
vite pour un nigaud. Sans la protection que lui procure
l'église, il serait traité comme une bête.
- Chaque village a son idiot. Grâce à Dieu,
la simplicité de leur âme fait souvent
qu'ils ne souffrent pas des moqueries.
- Mais Abel n'est pas un idiot ! dis-je sur un ton plus
emporté qu'il ne sied aux circonstances. Son
intelligence est certaine et pour ce qui est des moqueries,
il ne les supporte pas. Il en a nourri une souffrance
terrible qui, je crois, explique les accès de
rancur qui le prennent parfois. Une tendance au
ressentiment que je l'aide à combattre, par la
parole de notre seigneur Jésus-Christ. Avec,
hélas, moins de succès que je ne le souhaiterais.
Mon empressement à défendre le garçon
semble agacer un peu l'évêque. D'un geste
presque lascif, sa main chasse un insecte qui volette
près de ses gros favoris cendrés. Il commande
que l'on nous porte de l'eau à boire et m'enjoint
de poursuivre mon récit.
- Cette femme, donc, était en proie à
un trouble si grand qu'il lui fallut de longues minutes
pour trouver la force de me raconter son aventure de
la veille. "J'ai si peur", ne cessait-elle
de balbutier entre ses sanglots. "De quoi avez-vous
peur ?" lui demandai-je en espérant la lancer
dans sa confession. "De l'enfer, la damnation !"
répondit-elle et je fus effaré par la
profonde terreur que révélait sa voix.
"Je me suis donnée au diable." bredouilla-t-elle.
Puis, dans un cri où culminait toute sa détresse,
qui résonna comme un blasphème sous les
voûtes, elle hurla : "Le diable m'a prise
!"
- Vous appelez ça une confession triviale, père
Flavier ?
- C'est que... Le démon dont elle parlait, m'expliqua-t-elle
ensuite, était un jeune homme d'une beauté
qu'elle qualifia d'inhumaine. À l'heure de fermer
les volets de sa maison, comme le soleil descendait
derrière les arbres, elle le trouva derrière
sa fenêtre, immobile. Comme s'il l'attendait.
Elle m'a avoué que la beauté de cet homme
lui fit l'effet d'un choc. Son regard, me dit-elle,
avait la couleur de la rivière et semblait fixer
son âme. "Laisse-moi entrer." lui demanda-t-il
simplement.
- Était-elle seule ?
- Tout à fait. Elle vit seule et nul homme n'a
pénétré sa maison depuis de fort
longues années.
- Je vois, répond l'évêque en souriant
au double sens de ma phrase. Elle eut donc la faiblesse
de lui ouvrir sa porte, la suite tombe sous le sens.
La triste logique du péché...
- Non, elle ne lui ouvrit pas la porte. La tentation
fut immense, me révéla-t-elle, d'inviter
cet inconnu qui étrangement ne lui inspirait
aucune méfiance, mais seulement du désir.
Un désir violent et spontané. Elle était
subjuguée par ce visiteur du crépuscule
et, dès la seconde qu'elle le vit, elle le voulut
de toute sa chair. Mais c'est une femme courageuse,
portée par la foi depuis toujours et assez âgée
pour maîtriser les pulsions propres à son
sexe... Du moins jusqu'à un certain point, elle
n'est quand même que femme. Elle se mit à
réciter son chapelet et ferma portes, volets
et verrous tandis que l'homme la suivait du regard depuis
le jardin, sans rien faire pour essayer d'entrer dans
la maison. Puis elle monta dans sa chambre se coucher,
incapable de chasser ni l'homme de ses pensées,
ni le désir de son corps.
- Alors, elle l'a laissé dehors ? Ce n'est donc
qu'un péché d'intention, souligne l'évêque
avec un air peut-être un peu déçu.
Qui est ce jeune homme, quelqu'un du village ? Ne risque-t-il
pas de se montrer plus insistant à l'avenir ?
- Il n'est pas de chez nous. S'il était du village
ou des alentours, elle l'aurait reconnu. Notre paroisse
n'est pas très grande, tout le monde se connaît
plus ou moins et la veuve dont je vous parle est une
native. Elle m'a certifié qu'il était
étranger et qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant.
Sinon peut-être en rêve.
- En rêve ? s'exclame le prélat en postillonnant
des miettes d'un biscuit qu'il grignote.
- En rêve. Ce sont ses mots. Mais attendez, la
mésaventure ne s'arrête pas là.
Une fois couchée, me dit-elle, il lui fut impossible
de s'endormir. Les yeux grands ouverts dans la demi-obscurité,
car les derniers rayons du jour filtraient encore dans
la chambre, elle avait la sensation d'attendre quelque
chose. Quand elle vit la silhouette de l'homme se découper
à contre-jour sur le mur, elle m'avoua avoir
eu un élan de joie, de soulagement. "Comment
êtes-vous entré ?" lui demanda-t-elle.
S'il lui a répondu, elle ne me l'a pas dit. Car
dans sa confession elle s'est alors effondrée,
me laissant comprendre entre ses sanglots qu'il se glissa
à ses côtés sous les draps et qu'elle
s'abandonna au péché de toute son âme.
- De toute son âme ? Le mot est bien mal choisi.
- Je la cite. Car chose étrange, entre autres
choses étranges d'ailleurs, c'est qu'elle est
convaincue que cet individu en voulait davantage à
son âme qu'à son corps. Que le plaisir
qu'il lui a arraché n'avait pour but que de spirituellement
la faire choir. De la damner, m'a-t-elle dit. Qu'il
était le Diable en personne. Ou l'un de ses sergents.
- Divagations causées par le repentir, renifle-t-il
en cassant entre ses doigts bagués le dernier
de ses biscuits. Tentative de sublimer la basse faute
qu'elle a commise et de trouver une autre raison à
sa perte que sa propre faiblesse. Tactique féminine
sournoise et délirante pour déformer le
péché le plus primaire et s'accorder à
elle-même le bénéfice du doute.
Vous aviez raison Père Flavier, l'affaire est
bien triviale.
- La raison justifie cette opinion, je vous le concède,
Monseigneur...
- La raison et l'expérience.
- ... et l'expérience, oui. Mais les faits sont
troublants. D'abord, comment cet homme est-il entré
? Et surtout, comment est-il sorti ? Lorsque au matin
elle s'éveilla, il n'était plus dans la
maison. Pourtant, portes et fenêtres étaient
fermées de l'intérieur, semblablement
à la veille au soir.
L'évêque fait la moue, comme si cela n'avait
pas grande signification. Pourtant, je connais bien
la veuve. C'est une femme qui a la tête sur les
épaules. Je ne doute ni de la véracité,
ni de l'importance de ce détail étrange.
- Mais surtout, ce qui renforce le mystère...
- Le mystère ? Comme vous y allez ! fait l'évêque
en se mettant debout.
- ... c'est la corrélation de cet incident avec
d'autres confessions qui m'ont été faites
par la suite. Des confessions de sources différentes,
mais dont la nature est tout aussi troublante.
- Voulez-vous dire qu'il y a une vague de débauche
dans votre paroisse, Père Flavier ?
- Une vague de péché, c'est certain. Mais
des péchés teintés de surnaturel.
Laissez-moi vous rapporter d'autres événements
advenus ces derniers jours, tout aussi singuliers que
celui-ci, Monseigneur.
Le prélat tourne la tête vers son secrétaire
qui, je ne l'avais pas remarqué, l'attend sous
les arcades du promenoir encadrant le grand jardin.
Il serre des documents contre son torse et son impassibilité
tendue révèle une certaine impatience.
- Je ne puis vous accorder beaucoup plus de temps, Père
Flavier, j'en suis désolé.
Il reste pensif pendant quelques secondes puis me demande,
illuminé par une idée soudaine :
- Ces péchés qui vous sont rapportés,
si j'ai bien compris, impliquent systématiquement
l'acte de chair. C'est exact ?
- Absolument.
- Comme dans le cas que vous m'avez narré, il
y entre en scène à chaque fois une personne
inconnue, un séducteur étranger ?
- C'est ce qu'il semble, Monseigneur. Mais ce séducteur
n'est pas toujours le même individu. Les descriptions
varient grandement en ce qui concerne son apparence.
En fait, étrangement, son aspect reste imprécis
dans l'esprit de ceux qui m'ont rapporté leurs
mésaventures. Par contre, la fascination qu'il
provoque est affirmée dans tous les cas.
- Mais il s'agit toujours d'un inconnu, jamais de quelqu'un
du village ou des alentours ?
- Peut-être...
- Il est donc fort probable qu'un campement de romanichels
se soit installé dans les parages de votre paroisse.
Ces hommes basanés sont prompts à corrompre
les femmes dans les villages qu'ils parasitent. Les
émanations de leur animalité ne sont pas
sans effet sur le sexe faible qui est toujours prêt,
sans un contrôle permanent, à céder
aux invitations les plus coupables. De plus, nous savons
qu'ils emploient des herbes qu'ils font brûler,
ainsi que de répugnantes senteurs extraites de
viscères, pour troubler celles qu'ils veulent
entraîner dans le péché.
- À ma connaissance, aucune communauté
romanichelle ne se trouve dans les environs.
- Peut-être un groupe de travailleurs étrangers,
alors ? Ou bien un cirque ! Ces temples démoniaques
qui drainent les chrétiens sous leurs tentes
pour les dépouiller de leurs biens et de leurs
âmes. L'église et la justice auront un
jour raison de telles abominations.
- Il n'y a jamais eu de cirque vers chez nous. Quant
aux travailleurs étrangers, mis à part
un vieil Espagnol qui n'a pas trouvé la force
de rentrer chez lui après les dernières
vendanges, il n'y en a pas davantage que des acrobates.
L'évêque hausse les épaules. Puis
il me prend par le bras et m'accompagne à l'intérieur
de l'abbaye. Au passage, il envoie son secrétaire
l'attendre dans son bureau et je sens que son attention
n'est plus avec moi. En atteignant la grande porte cloutée,
dernier rempart entre la douceur atmosphérique
de l'abbaye et l'âpreté du monde extérieur,
il fait une autre suggestion.
- Peut-être devriez-vous rendre visite à
l'auberge du village, Père Flavier. Qui sait
si vous n'y découvrirez pas la cause de la corruption
de vos ouailles. Renseignez-vous sur les voyageurs qui
y séjournent, on ne sait jamais... S'il se trouve
des inconnus dans votre paroisse, c'est certainement
là qu'ils ont quartier.
Je hoche la tête affirmativement. L'auberge est
située en périphérie du village
et il est rare que je m'y arrête. Outre donner
asile aux voyageurs, elle fait également office
de taverne pour les hommes du pays. On y sert davantage
à boire qu'à manger, d'après ce
que je sais. Et j'ai rarement la visite de ses habitués
qui la fréquentent sans remords pendant les heures
de la messe.
L'évêque commande que l'on m'ouvre la porte
et me salue poliment avant de s'éloigner dans
le couloir, non sans m'avoir recommandé de lui
rendre à nouveau visite très bientôt.
Je ne suis pas dupe. Je sais bien que ma présence
ne lui est pas vraiment sympathique et qu'il répugne
au contact d'une personne dont l'origine sociale est
inférieure à la sienne. Simplement, par
mon intermédiaire, il tient à garder un
il vigilant sur l'ancienne abomination cachée
sous l'église qui m'a été confiée.
En me voyant sortir de l'abbaye, comme l'huis se referme
lourdement derrière moi, Abel qui m'attendait
à l'ombre d'un arbre saute sur ma vieille carriole.
Perché comme une gargouille sur le banc du conducteur,
il donne un coup de fouet trop sec sur le derrière
du cheval fatigué pour lui faire traverser la
route.
- Pas la peine de martyriser cette pauvre bête,
Abel, je te l'ai répété cent fois
! lui reprochè-je en escaladant le marchepied.
Elle sait faire son travail sans recevoir des coups.
Il émet un grognement docile et lance la carriole
dans la poussière du chemin. Nous atteindrons
le presbytère au crépuscule. Je sors mon
petit évangile, mais je ne l'ouvre pas. Parfois,
serrer sa reliure de cuir entre mes mains jointes, sentir
contre ma paume le relief de la croix gravée
sur sa couverture, cela suffit à m'apporter la
paix.
Les yeux mi-clos, je ne vois même pas le long
tableau du paysage qui glisse à nos côtés.
À sa place, les visages des pécheresses
de la paroisse défilent devant mes yeux, comme
une galerie de portraits. Et résonnent dans ma
tête les accents tragiques de leurs confessions.
La veuve Trussard, dont la mésaventure n'a pas
semblé émouvoir l'évêque.
S'il connaissait comme moi cette vieille femme, il saurait
combien il est improbable qu'elle tombe dans les bras
d'un homme. Sèche de corps et sèche de
cur, trop sèche pour désirer et
être désirée, de surcroît
par un jeune et beau garçon. Elle qui redoute
tant le péché qu'elle me confesse sa gourmandise
lorsqu'elle met un morceau de sucre dans son bol de
lait chaud... Son récit de l'autre soir est effarant
!
Presque aussi effarant que la mésaventure de
la fille Chambeau que j'ai confessée hier. Il
y a deux jours, elle a reçu dans son lit celui
qu'elle a tout d'abord pris pour le fiancé qu'elle
doit épouser dans trois semaines. La sotte a
accepté de lui donner un peu d'avance mais, quand
l'irréparable fut accompli, elle se rendit compte
que l'homme qui quittait sa couche et s'en allait en
souriant n'était pas celui qu'elle croyait. "C'était
un inconnu. Il avait le visage d'un ange et le sourire
du démon !" m'a-t-elle déclaré
dans le confessionnal, perdue de désespoir.
Une confusion difficile à croire, mais dont on
ne doute plus après avoir entendu la confession
d'une autre fille de son âge, mariée depuis
peu au garçon du maréchal-ferrant. Celle-ci
a vu son jeune époux rentrer le soir du travail,
tout noirci des fumées de la forge, comme à
son habitude en fin de journée. Mais alors, qui
donc était ce sosie dans leur lit, qu'elle venait
de quitter en chemise pour voir qui s'introduisait dans
la maison ? Jusqu'à cette minute, elle était
persuadée qu'il s'agissait de son mari, rentré
au milieu de l'après-midi et qui l'avait aussitôt
entraînée sous les draps sans prononcer
un mot, ce qui l'avait surprise mais pas alarmée.
L'époux trouvant sa femme débraillée
pensa la prendre en flagrant délit d'adultère,
à tort et à raison tout à la fois.
Il se précipita dans la chambre, suivi par son
épouse éberluée, pour s'y retrouver
nez à nez avec lui-même. Ce frère
jumeau le fixa un instant, puis éclata d'un rire
fou. Et tout en riant, il changea progressivement de
physionomie. Il se transforma physiquement et la ressemblance
avec le mari trompé s'effaça complètement
en quelques secondes. Puis l'inconnu sauta par la fenêtre
et disparut dans la nature, laissant le couple dans
un état de stupeur dont il ne s'est pas encore
remis. Ce récit m'a été rapporté
deux fois, l'une par la jeune femme et l'autre par son
mari. Leurs versions diffèrent en quelques points,
le plus remarquable étant que lorsque la ressemblance
avec le visage du mari se fut effacée, ils perçurent
différemment les traits réels de l'individu.
Pour la femme, il était devenu beau, très
beau, bien plus beau que l'homme qu'il venait d'imiter.
Mais dans les yeux du mari, m'a-t-il dit, l'étranger
était devenu d'une laideur terrifiante, monstrueuse,
qui n'avait plus rien d'humain.
Je suivrai le conseil de l'évêque. Ce soir,
ou peut-être demain si nous arrivons tard au village,
je rendrai une petite visite à l'auberge. Même
si je ne trouve pas sous son toit les responsables de
ces actes étranges, c'est là que j'ai
le plus de chance de recueillir des informations. La
grille du confessionnal filtre les rumeurs. Et ce sont
des rumeurs que je voudrais entendre. Un tavernier en
sait plus sur les secrets de ses clients qu'un curé
sur ceux de ses ouailles. Il est aussi plus libre de
révéler le secret de leurs confessions...
Chapitre
2
La route qui nous ramène de l'abbaye touche enfin
le village. Petit à petit, au long du voyage,
le paysage s'est assoupi et mon angoisse aussi. Les
ombres s'étalent, le lointain disparaît
dans l'obscurité qui nous encercle, de plus en
plus proche. On croirait que la nuit monte des champs
et des bois sous le ciel encore baigné de lumière.
L'église et le presbytère sont bien après
l'agglomération, il nous faudrait traverser le
village. Je tape sur l'épaule d'Abel, alors qu'il
ralentit la course du cheval à l'approche des
premiers bâtiments.
- Prends à gauche et fais le tour par le chemin
de la falaise, lui demandè-je. C'est un peu plus
long mais j'ai envie de voir le soleil descendre derrière
l'océan.
Son corps tordu, un peu bossu, se redresse légèrement
et je sais que ça lui fait plaisir d'éviter
le bourg. Il n'aime pas les regards. Et bien qu'il ne
craigne pas de les affronter, il évite toujours
de les croiser s'il n'y est pas obligé. Le cheval
est fatigué et rechigne un peu à changer
de direction. Il aurait préféré
filer directement à l'écurie sans faire
de détour. Impitoyable, Abel lui inflige deux
méchants coups de fouet qui redonnent un dynamisme
contraint à la pauvre bête. J'ouvre la
bouche pour lui en faire le reproche, mais je me ravise
et la referme sans rien dire. Qui sait si à la
longue mes remontrances ne font pas à Abel le
même effet que les coups de fouet à ce
cheval.
Nous trottons sous les grands arbres qui longent la
falaise. Trente mètres plus bas, la marée
haute jette ses bouquets de vagues contre les rochers.
Les mouettes crient que le crépuscule leur appartient
en dansant un ballet hostile près de nous, du
côté du ciel, comme pour nous repousser
dans le bois. Puis le chemin tourne vers les terres
et nous perdons de vue l'océan.
Voici la clairière des Roches-Vieilles. Ses longues
pierres dressées, érigées par des
mains ancestrales et païennes, crèvent l'épaisseur
des fougères roussies. Certaines sont tombées,
mais la plupart pointent toujours vers le ciel, parfois
imbriquées dans le tronc des grands arbres. Leur
disposition répond à une logique que je
ne comprends pas, que personne ne comprend plus. Dieu
merci. Elles sont les vestiges d'un temps où
l'âme égarée des habitants de ce
pays répondait aux mystères du monde par
la sauvagerie et le péché. Un temps où
les hommes étaient une proie trop facile pour
le démon. Quand le bien et le mal dansaient ensemble
la même gigue de folie, dans des cultes obscènes.
- Regardez ! s'exclame Abel en tirant la bride du cheval
pour stopper la carriole.
L'animal, surpris par la brusque pression du mors contre
sa mâchoire, crache un long filet de salive en
freinant des quatre fers. La carriole n'est pas arrêtée
qu'Abel a déjà sauté au sol. Accroupi
dans l'herbe au bord des fougères qui longent
le chemin, il plisse les yeux et scrute nerveusement
le centre de la clairière. Son gros menton levé,
il promène le nez à droite et à
gauche comme une bête cherchant une piste.
- Qu'as-tu vu ? lui demandè-je, en le rejoignant
près des premières pierres debout. Mais
relève-toi donc ! De quoi as-tu peur, mon garçon
?
Il tend le bras vers une partie des vestiges située
un peu à l'écart du reste, où les
pierres sont moins hautes mais plus rapprochées
les unes des autres, à se toucher, formant un
espace clos entièrement couvert par une large
dalle.
- Peut-être une sépulture païenne,
Abel, une tombe de sauvage. Ou simplement un abri pour
les moutons de nos ancêtres... Comment savoir
? Allons viens, rentrons, j'ai froid.
- ... l'y a quelque chose qui bouge, monsieur le curé
! chuchote-t-il en pointant du doigt.
En effet, un grand mouvement vient d'agiter la pénombre
dans le coin que nous observons. Un mouvement accompagné
d'un claquement, puis d'un bruissement semblable à
celui d'ailes gigantesques. Le temps d'une seconde,
mes yeux fatigués et l'obscurité aidant,
j'y vois battre les membranes dorsales d'un démon
prêt à prendre son envol. Le fruit de mon
imagination, bien entendu... Les grandes ailes battent
encore une fois, plus fort, plus violemment et le claquement
me fait peur tout à coup. Un frisson glacé
coule le long de mon dos.
- Qu'est-ce que c'est que... Maudite clairière
! Il ne faut pas s'arrêter ici quand le soleil
n'éclaire plus les pierres. Abel...
Abel se redresse sur ses jambes et éclate de
son rire, bref et violent comme le tonnerre, que je
n'aime pas entendre. Il me regarde et explique sur un
ton didactique :
- C'est de la toile, un grand pan de toile qu'est secoué
par le vent dans tous les sens. Une bâche, quoi.
Pas de quoi avoir peur, monsieur le curé.
En effet, j'y vois mieux à présent, mes
yeux s'habituent à la faible lumière.
Une grande toile a été accrochée
devant l'entrée de ce qui forme une chambre sous
la dalle de pierre. Elle a dû se détacher
partiellement sous la force du vent qui cherche à
l'arracher. Probablement des gosses qui se sont fait
là une cabane pour jouer, ou peut être
est-ce l'abri de fortune de quelque vagabond.
- Où vas-tu ! m'écriè-je alors
qu'Abel s'élance, plein de curiosité.
Mais à peine a-t-il fait trois bonds qu'il se
laisse tomber brusquement et disparaît sous les
fougères, sans un mot. Il a vu quelque chose.
Soudain, j'aperçois aussi la grande silhouette
qui vient de sortir d'entre les pierres. Par un réflexe
idiot, je me baisse et me cache comme Abel dans les
ombres de la végétation. C'est un homme,
sa carrure est large, sa stature imposante, peut-être
accentuée par la présence des pierres
droites qui l'entourent. Il est loin, mais lorsqu'il
se retourne et se penche pour fixer le bas de la bâche,
je peux voir dans la lumière de sa lanterne qu'une
barbe rayonnante encercle son visage. La grande toile
cesse de s'agiter, elle sert effectivement de porte
à l'entrée de l'édifice primitif.
Je me sens stupide, ainsi caché dans les broussailles.
Le grand gaillard ramasse une pelle, une pioche, tandis
que je me relève. Il balance ses outils sur son
épaule, se tourne de mon côté -
me voit-il ? Je ne sais pas - puis coupe à travers
le bois et s'éloigne en direction du village.
Bien vite, l'obscurité absorbe la lumière
de sa lanterne.
- C'était qui ? me demande Abel que je n'ai pas
entendu revenir vers moi.
- Je ne sais pas. Va décrocher une des lanternes
de la carriole. Et laisse la deuxième allumée
pour rassurer le cheval. Nous allons voir ce qui se
passe là-bas.
Abel regarde vers les pierres d'un air songeur, puis
vers moi comme s'il cherchait à lire dans mes
pensées. Est-ce un sourire, sur sa bouche grossière
?
- Qu'est-ce que tu attends ? Dépêche-toi,
va chercher la lanterne !
Il faut lever haut la jambe pour avancer dans la clairière.
Les herbes y sont grandes et ma soutane ne me facilite
pas les choses. Abel éclaire notre passage. À
la lumière rasante de la lanterne, des gravures
effacées par le temps apparaissent fugitivement
sur les pierres droites que nous croisons. Des spirales,
des cercles, des symboles, peut-être même
des figures humaines... Ou alors rien d'autre que le
produit de l'imagination d'un curé fatigué
et anxieux.
- Il y a des lignes gravées sur les pierres,
monsieur le curé ! s'excite Abel en caressant
un grand bloc de granit qui pointe vers la lune.
- Probablement l'érosion. Avance.
Il abandonne la pierre qu'il examinait, mais s'arrête
encore à la suivante pour l'observer de près.
- En tout cas, on n'voit pas ces lignes à la
lumière du jour. Faut la lumière de la
flamme. Ou peut-être de la lune...
- Il t'arrive de venir ici ?
- C'est sur mon chemin quand je vais ramasser des palourdes.
J'm'y arrête pour pisser, parfois.
- Avance.
Abel atteint avant moi la grande structure de pierre,
dont les parois sont faites de blocs grossièrement
taillés. Comment des primitifs ont-ils réussi
à hisser l'immense dalle qui y fait office de
toiture, je n'en ai pas la moindre idée. Perplexe,
mon jeune bedeau se tient devant la bâche de chantier
qui ferme l'ouverture. Elle est retenue au sol par deux
piquets que j'ai vite fait de retirer.
- Donne-moi la lanterne, Abel.
Quelqu'un a creusé, dans la pièce allongée
que forme cet assemblage de pierres. Un gros tas de
terre fraîche expulsée près de l'entrée
en témoigne. Je tire la bâche sur le côté
et introduis la lanterne dans l'ouverture. Un tamis,
un seau contenant des truelles et de gros pinceaux,
de la corde, une vieille lampe à pétrole...
Tout un bric-à-brac s'y trouve. J'entre en baissant
la tête sous la grande dalle. Abel suit et me
prend la lanterne des mains pour allumer la lampe qui
se trouve au sol. La lumière éclabousse
les parois et l'odeur de la mèche couvre celle
de sueur qui règne dans cet espace clos.
- Celui qu'a travaillé ici, il ne ménage
pas sa peine ! s'exclame Abel.
À en juger par la marque argileuse laissée
sur la partie récemment enterrée des pierres
qui nous entourent, le sol a été creusé
sur un mètre de profondeur. Étonnant de
constater que les blocs de granit sont enfoncés
si profondément dans le sol. Car malgré
l'épaisseur creusée dans la terre, on
n'aperçoit toujours pas la base des parois. Je
frissonne. C'est humide, ici ; froid, hostile comme
un caveau. Abel farfouille à quatre pattes au
fond de la chambre.
- On peut passer par là, venez voir, monsieur
le curé. Il y a un grand trou !
- Laisse-moi voir... Reste ici, tu es fou ou quoi ?
le grondè-je alors qu'il se baisse, comme s'il
voulait se glisser dans un terrier.
Sous la large paroi de pierre qui mure le fond, une
ouverture piochée dans le sol semble donner sur
une cavité, noyée dans l'obscurité.
Un homme peut s'y glisser à plat ventre, s'il
est assez imprudent pour le faire.
- Je peux aller voir, s'il vous plaît ? supplie
Abel en s'agitant. Je peux allez voir, dites ?
Il tend la main pour que je lui passe la lanterne. Je
lui ordonnerais volontiers de rester ici. Mais je connais
bien ce jeune garçon au corps tordu et à
l'esprit tarabiscoté. Si je lui refuse maintenant
ce qu'il demande, il reviendra seul plus tard pour satisfaire
sa curiosité.
- Prends la lumière et regarde ce qu'il y a dans
ce trou, mais ne t'y glisse pas ! Sois prudent. Attends...
J'attrape un bout de toile pour l'étendre sur
la terre, mais lorsque je me retourne Abel est déjà
vautré dans l'argile humide, à moitié
disparu dans l'ouverture.
- Ne va pas plus loin ! dis-je en l'attrapant par les
chevilles. Qu'est-ce que tu vois ?
Maintenant que l'autre côté est éclairé,
je peux distinguer le début de ce petit tunnel.
Il est construit de blocs de pierres taillés
et ajustés avec précision. Ce passage,
qui visiblement fut un souterrain, est comblé
par la terre. Seul le sommet en est dégagé,
sur une hauteur d'un peu plus d'un mètre sous
le plafond.
- On dirait que ça continue, mais ça n'a
pas été beaucoup pioché. Ce couloir
a dû être rempli de terre il y a longtemps,
mais elle a dû s'tasser. On peut passer par dessus,
à quatre pattes. Faut que j'aille voir au bout,
monsieur le curé. Ca continue encore plus loin...
- Comme un couloir ?
- C'est ça. Le dessus d'un couloir. Faut que
vous me lâchiez les pieds, pour que j'aille voir
au bout.
- Pas question ! Reviens, maintenant.
Je m'alarme, cet imprudent ne se rend pas compte du
danger. De plus, j'entends à son souffle qu'il
a du mal à respirer. Je le tire vers moi et,
lorsqu'il est complètement ressorti, il me regarde
furieusement. Son visage couvert de glaise lui donne
un air plus terrible que jamais.
- Je crois bien qu'il y a comme une porte, faut que
je retourne y voir. On voit le dessus d'une porte, je
vous dis...
- Quoi ? Que... Abel !
Je n'ai pas le temps de réagir. Abel se retourne
et plonge littéralement dans l'ouverture.
- J'reviens tout de suite, fait sa voix étouffée.
Je m'agenouille pour regarder dans le conduit. La lumière
que porte Abel illumine l'autre bout du passage, quatre
ou cinq mètres plus loin. On dirait, en effet,
qu'il s'y trouve le sommet d'une porte à double
battant. Une porte de pierre. Deux plaques aux angles
et aux arêtes bien taillés, ajustées
avec précision, un travail beaucoup plus évolué
que celui des autres vestiges de la clairière.
Des gonds énormes en métal, dont le sommet
longe la partie visible des battants, renvoient curieusement
la lumière de la flamme. Abel les examine avec
fascination, il les touche délicatement.
- C'est de l'or ! Monsieur le curé, c'est de
l'or !
- Qu'en sais-tu donc ? C'est certainement du cuivre,
dis-je en sachant très bien que du cuivre serait
couvert de vert-de-gris. Cette fois, nous partons. Reviens,
c'est assez, tu vas finir par étouffer.
Son attention semble attirée par autre chose.
La silhouette difforme de mon jeune bedeau se dessine
en ombre pleine, devant la lumière qu'il éclipse.
- Je ne sais pas si c'est une vraie porte, monsieur
le curé, c'est peut-être un semblant taillé
dans la pierre. Parce que si c'était une porte
pour de vrai, elle pèserait trop lourd pour qu'on
puisse l'ouvrir. Vous croyez qu'il y a des portes faites
seulement pour rester fermées ? Des symboles
de porte ?
- Oui.
Ne jamais sous-estimer l'intelligence de ce garçon.
Une intelligence qui raisonne par d'étranges
détours, c'est vrai. Mais une intelligence sagace
et pleine d'imagination. Même moi qui le connais
si bien, je suis parfois dupe de l'illusion de bêtise
à laquelle son apparence laisse croire. Son physique
abominable est loin d'être à l'image de
sa raison. J'espère qu'il n'est pas non plus
à celle de son âme.
- Et puis, il y a quelque chose de gravé dessus.
En tout cas, je peux voir le sommet de la gravure. C'est
des sillons tout fins creusés comme au burin,
avec un filet d'or en dedans... Enfin, un filet de cuivre
si vous préférez, corrige-t-il avec impertinence.
Un pressentiment s'empare soudain de moi. Non, pas un
pressentiment. Une certitude. Comment ai-je pu être
assez stupide pour ne pas faire plus tôt le rapprochement
entre cet espace souterrain et la chose infernale cachée
sous mon église. Je comprends maintenant pourquoi
ce couloir semble avoir été comblé
non pas par les siècles, mais par la main humaine.
- Reviens immédiatement, Abel, je te l'ordonne
! Éloigne-toi de là !
- J'arrive tout de suite, attendez... répond-il
sans obéir pour autant. Juste une seconde.
S'aidant de son canif, il gratte la terre tassée
contre la pierre. Il cherche à découvrir
davantage de la gravure ornant cette porte qui, comme
il l'a deviné, n'a pas été faite
pour s'ouvrir. Il dégage la terre humide à
grandes brassées, accroupi, et la projette entre
ses jambes derrière lui. L'argile s'amoncelle
rapidement, menaçant de boucher l'espace déjà
bien étroit qui nous sépare.
- Ca y 'est, monsieur le curé, c'est nettoyé
sur une petite largeur. Je vois un bon morceau de la
gravure, à présent. C'est beau, halète-t-il
en rapprochant la lampe.
Un juron que je préfère ne pas avoir compris
s'échappe soudain de sa bouche. Abel se redresse
d'un bond, comme si un serpent venait de le mordre.
Sa tête cogne violemment la pierre au-dessus de
lui, dans un bruit sourd qui me fait grimacer. La lampe
lui tombe des mains et la lumière meurt quand
elle se renverse sur le sol. En moins d'une seconde,
il surgit hors de l'ouverture plongée dans le
noir, comme un diable monté sur ressort. La terreur
sur son visage où ruisselle le sang lui donne
une expression terrible. Ses grands yeux exorbités
me fixent brièvement, mais il ne s'arrête
pas. Son élan l'entraîne jusqu'à
l'extérieur où il se précipite,
arrachant au passage la bâche de l'entrée.
Je le poursuis, en proie à la plus grande inquiétude.
Sous la lune, emporté par ses jambes difformes,
il court comme un gnome pris de folie vers la lumière
vacillante de la carriole. Je relève ma soutane
d'une main et traverse la clairière derrière
lui aussi vite que je peux.
J'habite une petite maison cernée de rosiers
si vieux et si épais qu'ils lui font comme un
rempart. Ou comme une couronne. Ce presbytère
n'est pas aussi ancien que l'église qu'il regarde,
de l'autre côté du chemin, mais il n'en
est pas moins dans un état de grande vétusté.
La petite écurie qui lui est attenante est beaucoup
plus récente, c'est moi qui l'ai faite construire.
Je suis le premier curé dans l'histoire de cette
paroisse à posséder un cheval et une carriole.
Un luxe que je dois à la générosité
de l'évêque, qui facilite ainsi les visites
régulières que je lui rends.
- Rentre l'attelage, Abel, et occupe-toi d'étriller
Bayard. Je vais aller faire un tour à l'auberge
tout à l'heure, mais j'irai à pied. La
pauvre bête est éreintée. Quant
à toi, tu pourras aller souper dès que
tu en auras fini avec le cheval. Laisse tomber les corvées,
ce soir, tu en as trop fait pour aujourd'hui. Mais prends
quand même la peine de te changer et de te débarbouiller
avant de manger. C'est compris ?
- Oui, d'accord monsieur le curé.
Ce sont les premiers mots qu'il prononce depuis que
nous avons quitté la clairière des Roches-Vieilles.
Lorsque, là-bas, je l'ai rejoint à la
carriole, il n'a pas répondu à mes questions.
Sans attendre, il a lancé le cheval sur le chemin
de l'église. C'est une petite tête de mule,
Abel. Insister pour le faire répondre à
une question, c'est s'assurer de ne pas obtenir la réponse.
Mais je sais qu'il ne peut pas cacher longtemps les
choses. Il finira par me dire de lui-même ce qui
l'a tant effrayé, sous ces vestiges de pierre.
À moins que...
- Pourquoi vous allez à l'auberge, il fait déjà
sombre, et vous n'allez pas venir souper ? Il doit bien
être sept heures et demie.
... à moins que ce ne soit la gravure sur la
porte de pierre qui lui ait fait cet effet. Ce dont
j'ai bien l'impression. Qu'a-t-elle évoqué
pour lui ? Lui a-t-elle rappelé un autre symbole
sculpté qu'il aurait vu ailleurs ? Dans un lieu
où on ne doit pas, ne peut pas pénétrer,
dont il est même censé ignorer l'existence
? S'il a découvert le mal qu'enchâsse mon
église, il ne me le dira pas. Et c'est préférable
ainsi. Jamais l'évêque ne me permettrait
de garder Abel à la paroisse, si ce garçon
avait connaissance de notre terrible secret.
- Je tiens à être à l'auberge à
l'heure du repas, justement. J'aimerais savoir qui y
loge en ce moment. Et aussi quelles sont les rumeurs
qui y courent.
- Vous voulez savoir qui est ce gaillard qui fait des
trous aux Roches-Vieilles ? J'voudrais bien le savoir
aussi. Pas quelqu'un du pays, j'en mettrais ma main
au feu.
- Tu es trop curieux. Dépêche-toi, maintenant.
Bayard est en sueur. Et tu m'apporteras ma canne dans
l'église, avant de te mettre à table.
L'air est encore doux, malgré le petit vent marin
qui accompagne la venue de la nuit. Dans l'église,
les flammes des cierges s'agitent et font danser les
ombres sur la chaux des murs écaillés.
Les têtes sculptées sur les colonnes au
long de la nef me regardent marcher jusqu'au chur,
pleines de grimaces, curieux chiens de garde de la maison
de Dieu. Cette brave femme qu'est la mère Belair,
qui doit être au presbytère prête
à servir la soupe, a changé le bouquet
de l'autel. Un mélange de fleurs du jardin et
d'autres cueillies près de la rivière.
Leur parfum abaisse au rang d'odeur les effluves stagnantes
de l'encens. Je vais me recueillir quelques minutes
avant de partir pour l'auberge. Agenouillé sur
un prie-Dieu, au troisième rang, comme un humble
paroissien, je ferme les yeux et presse mon front sur
mes mains jointes. Derrière moi, la porte salue
en couinant l'entrée d'un visiteur.
- François ?
Mon sang se glace.
- François Flavier ?
Roseline.
- Père Flavier ?
Ce n'est pas seulement sa voix que je reconnais. C'est
aussi sa présence. J'ouvre les yeux sur le bouquet
de fleurs, quelques pétales sont tombés
lorsque le vent est entré avec elle. Derrière
l'autel s'endort le grand Christ de bois sombre, figure
de douleur sous sa couronne de ronces.
Je me redresse pour faire face à Roseline et
ne parviens pas à retenir un large sourire en
revoyant, vingt ans après, le visage retouché
par le temps de mon amour de jeunesse.
- Comment vas-tu... fait-elle en s'interrompant net.
Faut-il que je te vouvoie ?
- Non, bien sûr que non. Tu peux aussi m'appeler
François.
- J'espère que tu ne m'en veux pas, dit-elle
en avançant une main vers mon bras qu'elle retire
sans m'avoir touché.
- De quoi, Roseline ?
- D'être venue. Je t'avais promis de ne jamais
chercher à te revoir, quand tu as choisi la voie
de la prêtrise au lieu de... au lieu que nous...
- Allons, c'était il y a plus de vingt ans, la
rassurè-je en souriant toujours, ému.
Je suis ravi de ta visite, au contraire. Mais il est
bien tard... Comment es-tu venue ?
- On m'a prêté le mulet de la ferme voisine.
Je suis partie à midi pour arriver ici à
l'heure où il n'y aurait plus personne. Je voudrais
me confesser.
- Tu es venue jusqu'ici pour ça ?
- Oui, s'il te plaît, je voudrais que tu m'entendes
en confession.
- Si tu le souhaites... Mais le curé de ton village,
le père Dhery, ne pouvait-il pas t'entendre ?
- Lorsque tu m'auras écoutée, tu comprendras
pourquoi je suis venue jusqu'ici.
- Soit. Allons dans le confessionnal.
- Est-ce obligé ? N'est-il pas possible de s'asseoir
simplement dans l'église et de parler à
voix basse ?
- Mais, bien sûr que si. Comme tu préfères,
aquiescè-je. Les premiers chrétiens se
confessaient bien en public. La cabine du confessionnal
n'est qu'une commodité.
- Tant mieux. Malgré la gravité de ce
que j'ai à dire, ça me fait tellement
plaisir d'être à nouveau près de
toi pour quelques instants. Cela fait si longtemps...
- Alors, allons plutôt dans le confessionnal,
dis-je avec sévérité.
Abel déboule dans l'église et se signe
à la vitesse de l'éclair. Roseline regarde
avec méfiance ce vilain petit bonhomme au cur
d'or qui s'avance vers nous.
- Votre canne, monsieur le curé. Tenez ! fait-il
sans prêter attention à ma visiteuse.
Ah oui, l'auberge... Je dois y remettre ma visite à
plus tard. Il est hors de question de demander à
Roseline de revenir une autre fois. J'irai demain soir.
Abel, voyant que je ne lui prends pas la canne des mains,
examine la jolie femme qui s'installe dans le confessionnal
et comprend la situation.
- Je peux y aller à votre place, monsieur le
curé ?
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Je peux y aller à votre place, si vous voulez...
À l'auberge... ajoute-t-il en baissant la voix,
comme s'il s'agissait d'une conspiration. Je regarderai
quelles y sont les nouvelles têtes et puis j'reviens
vous le dire.
- Tu n'as pas mangé...
- Mais j'emporterai un bout de pain avec du fromage
pour manger en chemin. Toute façon, j'ai pas
bien faim.
Bien sûr que si, il a faim. Abel a toujours un
appétit de loup. Pour qu'il soit prêt à
sauter son repas, c'est qu'il meurt d'envie de me rendre
ce service. En partie par gentillesse, je me plais à
le croire... Mais surtout pour rompre avec la monotonie
de son existence. Comment le lui reprocher ? Je ne peux
pas toujours me mettre en travers de son indépendance,
même si c'est pour le protéger du mal que
l'on peut lui faire. Je le regarde en soupesant le pour
et le contre, tandis qu'il me fixe avec un air d'attente
éperdue. Je vois bien que de ma réponse
dépend une grande joie ou une aigre rancur.
Dieu sait, pourtant, que l'expérience m'a appris
qu'il est fort imprudent de lâcher ce garçon
seul parmi ses semblables. Plus à cause des autres
que de lui-même, d'ailleurs... Pauvre créature
de Dieu.
- D'accord, finis-je par céder. À condition
que tu promettes de suivre mes instructions à
la lettre.
Je lui prends la canne des mains, la pose dans l'angle
du confessionnal et j'entraîne Abel dehors.
- Défense d'entrer tout seul dans l'auberge,
tu m'entends ? Passe simplement deux ou trois fois devant,
comme si tu faisais une course pour moi, et jette un
il par la fenêtre. Tu me diras ensuite si
des étrangers y sont attablés et, s'il
y en a, de quel genre de personnes il s'agit. Rien de
plus et pas d'initiative. C'est bien compris ?
- Oui, monsieur le curé !
- Bon. Et surtout, reviens vite.
Le voici parti comme une flèche. En poussant
un soupir, je rejoins Roseline. Un air d'appréhension
quelle n'avait pas tout à l'heure donne à
son sourire une courbe timide. Elle s'assoit dans le
confessionnal, tire le rideau de velours, et je m'installe
derrière la grille.
- Je t'écoute, mon enfant.
- Pardonnez-moi mon Dieu, parce que j'ai pêché.
Puis elle se tait. Elle semble chercher la force de
parler. Inutile de la bousculer. En bon prêtre,
j'ai laissé ma curiosité de l'autre côté
de la porte du confessionnal, avec mes sentiments d'homme.
Sous mes pieds, le sol semble se mettre à vibrer
faiblement. C'est probablement une illusion. Ca n'est
pas la première fois que je crois ressentir ce
phénomène. Comme si la terre tremblait,
quelque part sous l'église... Comme si la présence
cachée quelques mètres en dessous poussait
sa force maléfique contre le sol sacré
qui l'emprisonne. Cette vibration est un effet de mon
imagination, j'en suis certain. Je suis fatigué.
Il faut que je me reprenne.
- Je me suis donnée au diable, ou à un
de ses démons. Je l'ai reçu en moi, je
n'ai même pas essayé de résister.
- De quel diable parles-tu ?
- De toi, François. C'est de toi que je parle.
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