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Chapitre 1

Avec François Flavier, curé de la paroisse de K...

- Je ne sais pas si je dois considérer ma tâche de gardien comme un honneur ou comme un châtiment, Monseigneur, dis-je à l'évêque qui me fixe par-dessus ses binocles. Elle est en tout cas un lourd fardeau. Les années qui passent ont l'air de compter double. Regardez-moi, j'ai juste quarante ans et pourtant je suis séché comme un vieillard. Le poids de ma responsabilité, ainsi que la proximité permanente de ce que je surveille, lève une lourde taxe sur ma santé. Et sur ma sérénité.
- Ni honneur, ni pénitence, Père Flavier. Prenez votre double mission comme un devoir.
- Double ?
- Oui, double. Car vous gardez deux choses liées et distinctes à la fois. L'objet maudit en lui-même est la première. Le secret de son existence est la seconde.
- Oui, bien sûr. dis-je en baissant la tête.
Pour un petit prêtre de mon rang, il est en principe exceptionnel d'être admis dans le bureau de l'évêque. J'ai cependant le privilège de pouvoir venir demander ses conseils aussi souvent que j'en éprouve le besoin, dans cette abbaye où, comme une reine des abeilles, il siège au centre de l'agitation silencieuse de ses clercs. Un honneur que je dois à mon pénible rôle de gardien. Cette tâche secrète qui me fut échue comme une lourde dot avec mon église et ma paroisse. L'évêque m'encourage à venir chercher auprès de lui l'apaisement que souvent réclame mon âme ébranlée par ma mission. Je pense aussi qu'il tient à surveiller de près l'influence de l'objet maudit sur mon esprit. Bien que caché des hommes et de la lumière, il rayonne d'une aura sournoise que ni terre, ni pierres, ne peuvent emprisonner.
- Père Flavier, dit-il en me dévisageant. Vous avez l'air tourmenté...
- Je suis toujours tourmenté, Monseigneur.
- Je comprends. Et l'Église vous rend grâces de porter votre charge avec résignation. Mais aujourd'hui, vous semblez... plus particulièrement soucieux. Confiez-vous, je vous en prie. Confiez-vous à moi.
- La cause de mon inquiétude, que vous avez su déceler, est assez triviale. Je ne veux pas abuser de votre temps avec des histoires d'adultère, Monseigneur. Des confessions de femmes perdues comme l'on en recueille, hélas, dans toutes les paroisses.
- Le péché n'a jamais rien de trivial, Père Flavier. Mais vous avez raison, les confessions de femmes légères ne sont pas rares dans ce diocèse. Ni dans aucun autre, d'ailleurs. Eh bien, justement ! Pourquoi cette angoisse ? Car je vous sens bien angoissé, si, si... Pour une raison si tristement commune que la faiblesse de vos paroissiennes ?
Les récents incidents qui m'intriguent pourraient sembler banals, considérés indépendamment les uns des autres. Et leur connotation surnaturelle facilement mise en doute. S'ils étaient uniques, je n'en ferais pas tant de cas. C'est de leur accumulation qu'est né ce malaise dont je subis l'oppression depuis plusieurs jours. Un malaise teinté d'une peur, sourde, qui vient de l'intérieur.
Devant mon hésitation à en dire davantage, l'évêque se lève et me prend par le bras.
- Venez, suivez-moi au jardin.
Il m'entraîne dehors et me fait asseoir près de lui sur un banc de pierre blanche, au milieu des bosquets piqués de fleurs aux belles couleurs. À côté glougloute la fontaine du grand bassin. Un jeune clerc, armé d'une épuisette, y repêche les feuilles mortes qui surnagent au-dessus de poissons aux ventres tendus comme des outres. Le gravier bien moulu dessine un chemin soigneux entre les haies taillées en murets de verdure. Quel contraste avec ma petite église et son enclos, où tout n'est que roche grise et mousse sombre, où le ruisseau sauvage danse au long du cimetière sur les cailloux nus qui luisent au fond. Où la nature sauvage, de sa palette aux mille verts, fait un tableau bien plus riche et émouvant que les efforts précieux du jardinier de cette abbaye.
L'évêque se cale sur le coussin de gros velours qu'on vient de lui glisser sous les fesses. Les yeux mi-clos, il goûte le soleil dont les rayons s'infiltrent par intermittence entre les nuages joufflus trop lourds pour la brise. Quand il est bien à son aise, il me fait signe de parler. Il n'a pas l'air pressé, on dirait qu'il a envie d'entendre une bonne histoire. La journée d'un pontife est sans doute moins chargée que celle d'un petit prêtre. Je me racle la gorge avant de commencer.
- Mon troupeau n'est pas bien grand, mais il est fidèle à Dieu. L'avantage d'être le curé d'une petite paroisse réside dans la familiarité que j'ai de mes ouailles. Il n'est pas un visage sur lequel je ne puisse mettre un nom, ni une seule âme dont je ne connaisse les tourments ou les faiblesses. Des tourments bien primaires d'ailleurs, car les paysans de mon village sont des gens simples et peu instruits. La connaissance n'a pas labouré leur esprit et les grands péchés n'y peuvent trouver terrain pour y prendre racine.
- Il m'amuse d'entendre un homme cultivé dire du savoir qu'il est l'essence du vice, m'interrompt-il en gloussant. Mais je ne vous demande pas un sermon, Père Flavier. Racontez-moi les faits, je vous prie.
- Oui, Monseigneur. Voici, par exemple, l'un des événements étonnants qui m'ont été rapportés sous le sceau de la confession. Je ne pense pas en trahir le secret en préservant l'anonymat de son auteur qui, de toute façon, vous est totalement étranger.
- Bien entendu.
- Bien entendu. Il y a six jours, à la tombée de la nuit, j'éteignais les lampes dans l'église avant d'en fermer la porte, comme tous les soirs. À cette heure-là, les habitants du village finissent leur souper et certains ont même déjà soufflé leur chandelle. Aussi, ma surprise fut-elle grande lorsqu'un grand soupir monta de la pénombre, aussitôt suivi de gémissements étouffés. Je restai immobile près de l'harmonium, scrutant le fond de l'église à la lumière des derniers cierges. Une silhouette dans l'obscurité se leva et je reconnus une des femmes du village. Une veuve humble et réservée qui vit de son jardin et des quelques biens que lui a laissés son époux. Son visage était hagard. Ses lèvres gonflées, ses yeux rouges et ses cheveux en désordre lui donnaient l'air d'une folle. Quand elle me vit approcher, elle voulut parler mais ne put qu'éclater en sanglots. La face enfouie dans ses mains, elle se précipita vers le confessionnal, y entra et tira le rideau derrière elle. J'envoyai le bedeau, qui passait le balai sur les dalles, faire un tour dehors par crainte qu'il n'entende les paroles de la femme résonner dans le silence du soir. Puis je pris ma place dans le confessionnal.
- Votre bedeau est-il toujours cet infortuné garçon que vous avez recueilli ? Quel est son nom, déjà...
- Abel. Oui, c'est toujours lui. Et ce sera toujours lui. Il est trop malvenu dans le monde des hommes, je préfère le garder sous mon aile. Sa laideur et ses difformités en font un objet de raillerie et de rejet. Mais les services qu'il rend à l'église du village lui gagnent un peu de respect de la part des fidèles. Parce qu'il est affreux, on le prend vite pour un nigaud. Sans la protection que lui procure l'église, il serait traité comme une bête.
- Chaque village a son idiot. Grâce à Dieu, la simplicité de leur âme fait souvent qu'ils ne souffrent pas des moqueries.
- Mais Abel n'est pas un idiot ! dis-je sur un ton plus emporté qu'il ne sied aux circonstances. Son intelligence est certaine et pour ce qui est des moqueries, il ne les supporte pas. Il en a nourri une souffrance terrible qui, je crois, explique les accès de rancœur qui le prennent parfois. Une tendance au ressentiment que je l'aide à combattre, par la parole de notre seigneur Jésus-Christ. Avec, hélas, moins de succès que je ne le souhaiterais.
Mon empressement à défendre le garçon semble agacer un peu l'évêque. D'un geste presque lascif, sa main chasse un insecte qui volette près de ses gros favoris cendrés. Il commande que l'on nous porte de l'eau à boire et m'enjoint de poursuivre mon récit.
- Cette femme, donc, était en proie à un trouble si grand qu'il lui fallut de longues minutes pour trouver la force de me raconter son aventure de la veille. "J'ai si peur", ne cessait-elle de balbutier entre ses sanglots. "De quoi avez-vous peur ?" lui demandai-je en espérant la lancer dans sa confession. "De l'enfer, la damnation !" répondit-elle et je fus effaré par la profonde terreur que révélait sa voix. "Je me suis donnée au diable." bredouilla-t-elle. Puis, dans un cri où culminait toute sa détresse, qui résonna comme un blasphème sous les voûtes, elle hurla : "Le diable m'a prise !"
- Vous appelez ça une confession triviale, père Flavier ?
- C'est que... Le démon dont elle parlait, m'expliqua-t-elle ensuite, était un jeune homme d'une beauté qu'elle qualifia d'inhumaine. À l'heure de fermer les volets de sa maison, comme le soleil descendait derrière les arbres, elle le trouva derrière sa fenêtre, immobile. Comme s'il l'attendait. Elle m'a avoué que la beauté de cet homme lui fit l'effet d'un choc. Son regard, me dit-elle, avait la couleur de la rivière et semblait fixer son âme. "Laisse-moi entrer." lui demanda-t-il simplement.
- Était-elle seule ?
- Tout à fait. Elle vit seule et nul homme n'a pénétré sa maison depuis de fort longues années.
- Je vois, répond l'évêque en souriant au double sens de ma phrase. Elle eut donc la faiblesse de lui ouvrir sa porte, la suite tombe sous le sens. La triste logique du péché...
- Non, elle ne lui ouvrit pas la porte. La tentation fut immense, me révéla-t-elle, d'inviter cet inconnu qui étrangement ne lui inspirait aucune méfiance, mais seulement du désir. Un désir violent et spontané. Elle était subjuguée par ce visiteur du crépuscule et, dès la seconde qu'elle le vit, elle le voulut de toute sa chair. Mais c'est une femme courageuse, portée par la foi depuis toujours et assez âgée pour maîtriser les pulsions propres à son sexe... Du moins jusqu'à un certain point, elle n'est quand même que femme. Elle se mit à réciter son chapelet et ferma portes, volets et verrous tandis que l'homme la suivait du regard depuis le jardin, sans rien faire pour essayer d'entrer dans la maison. Puis elle monta dans sa chambre se coucher, incapable de chasser ni l'homme de ses pensées, ni le désir de son corps.
- Alors, elle l'a laissé dehors ? Ce n'est donc qu'un péché d'intention, souligne l'évêque avec un air peut-être un peu déçu. Qui est ce jeune homme, quelqu'un du village ? Ne risque-t-il pas de se montrer plus insistant à l'avenir ?
- Il n'est pas de chez nous. S'il était du village ou des alentours, elle l'aurait reconnu. Notre paroisse n'est pas très grande, tout le monde se connaît plus ou moins et la veuve dont je vous parle est une native. Elle m'a certifié qu'il était étranger et qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant. Sinon peut-être en rêve.
- En rêve ? s'exclame le prélat en postillonnant des miettes d'un biscuit qu'il grignote.
- En rêve. Ce sont ses mots. Mais attendez, la mésaventure ne s'arrête pas là. Une fois couchée, me dit-elle, il lui fut impossible de s'endormir. Les yeux grands ouverts dans la demi-obscurité, car les derniers rayons du jour filtraient encore dans la chambre, elle avait la sensation d'attendre quelque chose. Quand elle vit la silhouette de l'homme se découper à contre-jour sur le mur, elle m'avoua avoir eu un élan de joie, de soulagement. "Comment êtes-vous entré ?" lui demanda-t-elle. S'il lui a répondu, elle ne me l'a pas dit. Car dans sa confession elle s'est alors effondrée, me laissant comprendre entre ses sanglots qu'il se glissa à ses côtés sous les draps et qu'elle s'abandonna au péché de toute son âme.
- De toute son âme ? Le mot est bien mal choisi.
- Je la cite. Car chose étrange, entre autres choses étranges d'ailleurs, c'est qu'elle est convaincue que cet individu en voulait davantage à son âme qu'à son corps. Que le plaisir qu'il lui a arraché n'avait pour but que de spirituellement la faire choir. De la damner, m'a-t-elle dit. Qu'il était le Diable en personne. Ou l'un de ses sergents.
- Divagations causées par le repentir, renifle-t-il en cassant entre ses doigts bagués le dernier de ses biscuits. Tentative de sublimer la basse faute qu'elle a commise et de trouver une autre raison à sa perte que sa propre faiblesse. Tactique féminine sournoise et délirante pour déformer le péché le plus primaire et s'accorder à elle-même le bénéfice du doute. Vous aviez raison Père Flavier, l'affaire est bien triviale.
- La raison justifie cette opinion, je vous le concède, Monseigneur...
- La raison et l'expérience.
- ... et l'expérience, oui. Mais les faits sont troublants. D'abord, comment cet homme est-il entré ? Et surtout, comment est-il sorti ? Lorsque au matin elle s'éveilla, il n'était plus dans la maison. Pourtant, portes et fenêtres étaient fermées de l'intérieur, semblablement à la veille au soir.
L'évêque fait la moue, comme si cela n'avait pas grande signification. Pourtant, je connais bien la veuve. C'est une femme qui a la tête sur les épaules. Je ne doute ni de la véracité, ni de l'importance de ce détail étrange.
- Mais surtout, ce qui renforce le mystère...
- Le mystère ? Comme vous y allez ! fait l'évêque en se mettant debout.
- ... c'est la corrélation de cet incident avec d'autres confessions qui m'ont été faites par la suite. Des confessions de sources différentes, mais dont la nature est tout aussi troublante.
- Voulez-vous dire qu'il y a une vague de débauche dans votre paroisse, Père Flavier ?
- Une vague de péché, c'est certain. Mais des péchés teintés de surnaturel. Laissez-moi vous rapporter d'autres événements advenus ces derniers jours, tout aussi singuliers que celui-ci, Monseigneur.
Le prélat tourne la tête vers son secrétaire qui, je ne l'avais pas remarqué, l'attend sous les arcades du promenoir encadrant le grand jardin. Il serre des documents contre son torse et son impassibilité tendue révèle une certaine impatience.
- Je ne puis vous accorder beaucoup plus de temps, Père Flavier, j'en suis désolé.
Il reste pensif pendant quelques secondes puis me demande, illuminé par une idée soudaine :
- Ces péchés qui vous sont rapportés, si j'ai bien compris, impliquent systématiquement l'acte de chair. C'est exact ?
- Absolument.
- Comme dans le cas que vous m'avez narré, il y entre en scène à chaque fois une personne inconnue, un séducteur étranger ?
- C'est ce qu'il semble, Monseigneur. Mais ce séducteur n'est pas toujours le même individu. Les descriptions varient grandement en ce qui concerne son apparence. En fait, étrangement, son aspect reste imprécis dans l'esprit de ceux qui m'ont rapporté leurs mésaventures. Par contre, la fascination qu'il provoque est affirmée dans tous les cas.
- Mais il s'agit toujours d'un inconnu, jamais de quelqu'un du village ou des alentours ?
- Peut-être...
- Il est donc fort probable qu'un campement de romanichels se soit installé dans les parages de votre paroisse. Ces hommes basanés sont prompts à corrompre les femmes dans les villages qu'ils parasitent. Les émanations de leur animalité ne sont pas sans effet sur le sexe faible qui est toujours prêt, sans un contrôle permanent, à céder aux invitations les plus coupables. De plus, nous savons qu'ils emploient des herbes qu'ils font brûler, ainsi que de répugnantes senteurs extraites de viscères, pour troubler celles qu'ils veulent entraîner dans le péché.
- À ma connaissance, aucune communauté romanichelle ne se trouve dans les environs.
- Peut-être un groupe de travailleurs étrangers, alors ? Ou bien un cirque ! Ces temples démoniaques qui drainent les chrétiens sous leurs tentes pour les dépouiller de leurs biens et de leurs âmes. L'église et la justice auront un jour raison de telles abominations.
- Il n'y a jamais eu de cirque vers chez nous. Quant aux travailleurs étrangers, mis à part un vieil Espagnol qui n'a pas trouvé la force de rentrer chez lui après les dernières vendanges, il n'y en a pas davantage que des acrobates.
L'évêque hausse les épaules. Puis il me prend par le bras et m'accompagne à l'intérieur de l'abbaye. Au passage, il envoie son secrétaire l'attendre dans son bureau et je sens que son attention n'est plus avec moi. En atteignant la grande porte cloutée, dernier rempart entre la douceur atmosphérique de l'abbaye et l'âpreté du monde extérieur, il fait une autre suggestion.
- Peut-être devriez-vous rendre visite à l'auberge du village, Père Flavier. Qui sait si vous n'y découvrirez pas la cause de la corruption de vos ouailles. Renseignez-vous sur les voyageurs qui y séjournent, on ne sait jamais... S'il se trouve des inconnus dans votre paroisse, c'est certainement là qu'ils ont quartier.
Je hoche la tête affirmativement. L'auberge est située en périphérie du village et il est rare que je m'y arrête. Outre donner asile aux voyageurs, elle fait également office de taverne pour les hommes du pays. On y sert davantage à boire qu'à manger, d'après ce que je sais. Et j'ai rarement la visite de ses habitués qui la fréquentent sans remords pendant les heures de la messe.
L'évêque commande que l'on m'ouvre la porte et me salue poliment avant de s'éloigner dans le couloir, non sans m'avoir recommandé de lui rendre à nouveau visite très bientôt. Je ne suis pas dupe. Je sais bien que ma présence ne lui est pas vraiment sympathique et qu'il répugne au contact d'une personne dont l'origine sociale est inférieure à la sienne. Simplement, par mon intermédiaire, il tient à garder un œil vigilant sur l'ancienne abomination cachée sous l'église qui m'a été confiée.
En me voyant sortir de l'abbaye, comme l'huis se referme lourdement derrière moi, Abel qui m'attendait à l'ombre d'un arbre saute sur ma vieille carriole. Perché comme une gargouille sur le banc du conducteur, il donne un coup de fouet trop sec sur le derrière du cheval fatigué pour lui faire traverser la route.
- Pas la peine de martyriser cette pauvre bête, Abel, je te l'ai répété cent fois ! lui reprochè-je en escaladant le marchepied. Elle sait faire son travail sans recevoir des coups.
Il émet un grognement docile et lance la carriole dans la poussière du chemin. Nous atteindrons le presbytère au crépuscule. Je sors mon petit évangile, mais je ne l'ouvre pas. Parfois, serrer sa reliure de cuir entre mes mains jointes, sentir contre ma paume le relief de la croix gravée sur sa couverture, cela suffit à m'apporter la paix.
Les yeux mi-clos, je ne vois même pas le long tableau du paysage qui glisse à nos côtés. À sa place, les visages des pécheresses de la paroisse défilent devant mes yeux, comme une galerie de portraits. Et résonnent dans ma tête les accents tragiques de leurs confessions. La veuve Trussard, dont la mésaventure n'a pas semblé émouvoir l'évêque. S'il connaissait comme moi cette vieille femme, il saurait combien il est improbable qu'elle tombe dans les bras d'un homme. Sèche de corps et sèche de cœur, trop sèche pour désirer et être désirée, de surcroît par un jeune et beau garçon. Elle qui redoute tant le péché qu'elle me confesse sa gourmandise lorsqu'elle met un morceau de sucre dans son bol de lait chaud... Son récit de l'autre soir est effarant !
Presque aussi effarant que la mésaventure de la fille Chambeau que j'ai confessée hier. Il y a deux jours, elle a reçu dans son lit celui qu'elle a tout d'abord pris pour le fiancé qu'elle doit épouser dans trois semaines. La sotte a accepté de lui donner un peu d'avance mais, quand l'irréparable fut accompli, elle se rendit compte que l'homme qui quittait sa couche et s'en allait en souriant n'était pas celui qu'elle croyait. "C'était un inconnu. Il avait le visage d'un ange et le sourire du démon !" m'a-t-elle déclaré dans le confessionnal, perdue de désespoir.
Une confusion difficile à croire, mais dont on ne doute plus après avoir entendu la confession d'une autre fille de son âge, mariée depuis peu au garçon du maréchal-ferrant. Celle-ci a vu son jeune époux rentrer le soir du travail, tout noirci des fumées de la forge, comme à son habitude en fin de journée. Mais alors, qui donc était ce sosie dans leur lit, qu'elle venait de quitter en chemise pour voir qui s'introduisait dans la maison ? Jusqu'à cette minute, elle était persuadée qu'il s'agissait de son mari, rentré au milieu de l'après-midi et qui l'avait aussitôt entraînée sous les draps sans prononcer un mot, ce qui l'avait surprise mais pas alarmée. L'époux trouvant sa femme débraillée pensa la prendre en flagrant délit d'adultère, à tort et à raison tout à la fois. Il se précipita dans la chambre, suivi par son épouse éberluée, pour s'y retrouver nez à nez avec lui-même. Ce frère jumeau le fixa un instant, puis éclata d'un rire fou. Et tout en riant, il changea progressivement de physionomie. Il se transforma physiquement et la ressemblance avec le mari trompé s'effaça complètement en quelques secondes. Puis l'inconnu sauta par la fenêtre et disparut dans la nature, laissant le couple dans un état de stupeur dont il ne s'est pas encore remis. Ce récit m'a été rapporté deux fois, l'une par la jeune femme et l'autre par son mari. Leurs versions diffèrent en quelques points, le plus remarquable étant que lorsque la ressemblance avec le visage du mari se fut effacée, ils perçurent différemment les traits réels de l'individu. Pour la femme, il était devenu beau, très beau, bien plus beau que l'homme qu'il venait d'imiter. Mais dans les yeux du mari, m'a-t-il dit, l'étranger était devenu d'une laideur terrifiante, monstrueuse, qui n'avait plus rien d'humain.
Je suivrai le conseil de l'évêque. Ce soir, ou peut-être demain si nous arrivons tard au village, je rendrai une petite visite à l'auberge. Même si je ne trouve pas sous son toit les responsables de ces actes étranges, c'est là que j'ai le plus de chance de recueillir des informations. La grille du confessionnal filtre les rumeurs. Et ce sont des rumeurs que je voudrais entendre. Un tavernier en sait plus sur les secrets de ses clients qu'un curé sur ceux de ses ouailles. Il est aussi plus libre de révéler le secret de leurs confessions...

 

 

Chapitre 2


La route qui nous ramène de l'abbaye touche enfin le village. Petit à petit, au long du voyage, le paysage s'est assoupi et mon angoisse aussi. Les ombres s'étalent, le lointain disparaît dans l'obscurité qui nous encercle, de plus en plus proche. On croirait que la nuit monte des champs et des bois sous le ciel encore baigné de lumière. L'église et le presbytère sont bien après l'agglomération, il nous faudrait traverser le village. Je tape sur l'épaule d'Abel, alors qu'il ralentit la course du cheval à l'approche des premiers bâtiments.
- Prends à gauche et fais le tour par le chemin de la falaise, lui demandè-je. C'est un peu plus long mais j'ai envie de voir le soleil descendre derrière l'océan.
Son corps tordu, un peu bossu, se redresse légèrement et je sais que ça lui fait plaisir d'éviter le bourg. Il n'aime pas les regards. Et bien qu'il ne craigne pas de les affronter, il évite toujours de les croiser s'il n'y est pas obligé. Le cheval est fatigué et rechigne un peu à changer de direction. Il aurait préféré filer directement à l'écurie sans faire de détour. Impitoyable, Abel lui inflige deux méchants coups de fouet qui redonnent un dynamisme contraint à la pauvre bête. J'ouvre la bouche pour lui en faire le reproche, mais je me ravise et la referme sans rien dire. Qui sait si à la longue mes remontrances ne font pas à Abel le même effet que les coups de fouet à ce cheval.
Nous trottons sous les grands arbres qui longent la falaise. Trente mètres plus bas, la marée haute jette ses bouquets de vagues contre les rochers. Les mouettes crient que le crépuscule leur appartient en dansant un ballet hostile près de nous, du côté du ciel, comme pour nous repousser dans le bois. Puis le chemin tourne vers les terres et nous perdons de vue l'océan.
Voici la clairière des Roches-Vieilles. Ses longues pierres dressées, érigées par des mains ancestrales et païennes, crèvent l'épaisseur des fougères roussies. Certaines sont tombées, mais la plupart pointent toujours vers le ciel, parfois imbriquées dans le tronc des grands arbres. Leur disposition répond à une logique que je ne comprends pas, que personne ne comprend plus. Dieu merci. Elles sont les vestiges d'un temps où l'âme égarée des habitants de ce pays répondait aux mystères du monde par la sauvagerie et le péché. Un temps où les hommes étaient une proie trop facile pour le démon. Quand le bien et le mal dansaient ensemble la même gigue de folie, dans des cultes obscènes.
- Regardez ! s'exclame Abel en tirant la bride du cheval pour stopper la carriole.
L'animal, surpris par la brusque pression du mors contre sa mâchoire, crache un long filet de salive en freinant des quatre fers. La carriole n'est pas arrêtée qu'Abel a déjà sauté au sol. Accroupi dans l'herbe au bord des fougères qui longent le chemin, il plisse les yeux et scrute nerveusement le centre de la clairière. Son gros menton levé, il promène le nez à droite et à gauche comme une bête cherchant une piste.
- Qu'as-tu vu ? lui demandè-je, en le rejoignant près des premières pierres debout. Mais relève-toi donc ! De quoi as-tu peur, mon garçon ?
Il tend le bras vers une partie des vestiges située un peu à l'écart du reste, où les pierres sont moins hautes mais plus rapprochées les unes des autres, à se toucher, formant un espace clos entièrement couvert par une large dalle.
- Peut-être une sépulture païenne, Abel, une tombe de sauvage. Ou simplement un abri pour les moutons de nos ancêtres... Comment savoir ? Allons viens, rentrons, j'ai froid.
- ... l'y a quelque chose qui bouge, monsieur le curé ! chuchote-t-il en pointant du doigt.
En effet, un grand mouvement vient d'agiter la pénombre dans le coin que nous observons. Un mouvement accompagné d'un claquement, puis d'un bruissement semblable à celui d'ailes gigantesques. Le temps d'une seconde, mes yeux fatigués et l'obscurité aidant, j'y vois battre les membranes dorsales d'un démon prêt à prendre son envol. Le fruit de mon imagination, bien entendu... Les grandes ailes battent encore une fois, plus fort, plus violemment et le claquement me fait peur tout à coup. Un frisson glacé coule le long de mon dos.
- Qu'est-ce que c'est que... Maudite clairière ! Il ne faut pas s'arrêter ici quand le soleil n'éclaire plus les pierres. Abel...
Abel se redresse sur ses jambes et éclate de son rire, bref et violent comme le tonnerre, que je n'aime pas entendre. Il me regarde et explique sur un ton didactique :
- C'est de la toile, un grand pan de toile qu'est secoué par le vent dans tous les sens. Une bâche, quoi. Pas de quoi avoir peur, monsieur le curé.
En effet, j'y vois mieux à présent, mes yeux s'habituent à la faible lumière. Une grande toile a été accrochée devant l'entrée de ce qui forme une chambre sous la dalle de pierre. Elle a dû se détacher partiellement sous la force du vent qui cherche à l'arracher. Probablement des gosses qui se sont fait là une cabane pour jouer, ou peut être est-ce l'abri de fortune de quelque vagabond.
- Où vas-tu ! m'écriè-je alors qu'Abel s'élance, plein de curiosité.
Mais à peine a-t-il fait trois bonds qu'il se laisse tomber brusquement et disparaît sous les fougères, sans un mot. Il a vu quelque chose. Soudain, j'aperçois aussi la grande silhouette qui vient de sortir d'entre les pierres. Par un réflexe idiot, je me baisse et me cache comme Abel dans les ombres de la végétation. C'est un homme, sa carrure est large, sa stature imposante, peut-être accentuée par la présence des pierres droites qui l'entourent. Il est loin, mais lorsqu'il se retourne et se penche pour fixer le bas de la bâche, je peux voir dans la lumière de sa lanterne qu'une barbe rayonnante encercle son visage. La grande toile cesse de s'agiter, elle sert effectivement de porte à l'entrée de l'édifice primitif.
Je me sens stupide, ainsi caché dans les broussailles. Le grand gaillard ramasse une pelle, une pioche, tandis que je me relève. Il balance ses outils sur son épaule, se tourne de mon côté - me voit-il ? Je ne sais pas - puis coupe à travers le bois et s'éloigne en direction du village. Bien vite, l'obscurité absorbe la lumière de sa lanterne.
- C'était qui ? me demande Abel que je n'ai pas entendu revenir vers moi.
- Je ne sais pas. Va décrocher une des lanternes de la carriole. Et laisse la deuxième allumée pour rassurer le cheval. Nous allons voir ce qui se passe là-bas.
Abel regarde vers les pierres d'un air songeur, puis vers moi comme s'il cherchait à lire dans mes pensées. Est-ce un sourire, sur sa bouche grossière ?
- Qu'est-ce que tu attends ? Dépêche-toi, va chercher la lanterne !
Il faut lever haut la jambe pour avancer dans la clairière. Les herbes y sont grandes et ma soutane ne me facilite pas les choses. Abel éclaire notre passage. À la lumière rasante de la lanterne, des gravures effacées par le temps apparaissent fugitivement sur les pierres droites que nous croisons. Des spirales, des cercles, des symboles, peut-être même des figures humaines... Ou alors rien d'autre que le produit de l'imagination d'un curé fatigué et anxieux.
- Il y a des lignes gravées sur les pierres, monsieur le curé ! s'excite Abel en caressant un grand bloc de granit qui pointe vers la lune.
- Probablement l'érosion. Avance.
Il abandonne la pierre qu'il examinait, mais s'arrête encore à la suivante pour l'observer de près.
- En tout cas, on n'voit pas ces lignes à la lumière du jour. Faut la lumière de la flamme. Ou peut-être de la lune...
- Il t'arrive de venir ici ?
- C'est sur mon chemin quand je vais ramasser des palourdes. J'm'y arrête pour pisser, parfois.
- Avance.
Abel atteint avant moi la grande structure de pierre, dont les parois sont faites de blocs grossièrement taillés. Comment des primitifs ont-ils réussi à hisser l'immense dalle qui y fait office de toiture, je n'en ai pas la moindre idée. Perplexe, mon jeune bedeau se tient devant la bâche de chantier qui ferme l'ouverture. Elle est retenue au sol par deux piquets que j'ai vite fait de retirer.
- Donne-moi la lanterne, Abel.
Quelqu'un a creusé, dans la pièce allongée que forme cet assemblage de pierres. Un gros tas de terre fraîche expulsée près de l'entrée en témoigne. Je tire la bâche sur le côté et introduis la lanterne dans l'ouverture. Un tamis, un seau contenant des truelles et de gros pinceaux, de la corde, une vieille lampe à pétrole... Tout un bric-à-brac s'y trouve. J'entre en baissant la tête sous la grande dalle. Abel suit et me prend la lanterne des mains pour allumer la lampe qui se trouve au sol. La lumière éclabousse les parois et l'odeur de la mèche couvre celle de sueur qui règne dans cet espace clos.
- Celui qu'a travaillé ici, il ne ménage pas sa peine ! s'exclame Abel.
À en juger par la marque argileuse laissée sur la partie récemment enterrée des pierres qui nous entourent, le sol a été creusé sur un mètre de profondeur. Étonnant de constater que les blocs de granit sont enfoncés si profondément dans le sol. Car malgré l'épaisseur creusée dans la terre, on n'aperçoit toujours pas la base des parois. Je frissonne. C'est humide, ici ; froid, hostile comme un caveau. Abel farfouille à quatre pattes au fond de la chambre.
- On peut passer par là, venez voir, monsieur le curé. Il y a un grand trou !
- Laisse-moi voir... Reste ici, tu es fou ou quoi ? le grondè-je alors qu'il se baisse, comme s'il voulait se glisser dans un terrier.
Sous la large paroi de pierre qui mure le fond, une ouverture piochée dans le sol semble donner sur une cavité, noyée dans l'obscurité. Un homme peut s'y glisser à plat ventre, s'il est assez imprudent pour le faire.
- Je peux aller voir, s'il vous plaît ? supplie Abel en s'agitant. Je peux allez voir, dites ?
Il tend la main pour que je lui passe la lanterne. Je lui ordonnerais volontiers de rester ici. Mais je connais bien ce jeune garçon au corps tordu et à l'esprit tarabiscoté. Si je lui refuse maintenant ce qu'il demande, il reviendra seul plus tard pour satisfaire sa curiosité.
- Prends la lumière et regarde ce qu'il y a dans ce trou, mais ne t'y glisse pas ! Sois prudent. Attends...
J'attrape un bout de toile pour l'étendre sur la terre, mais lorsque je me retourne Abel est déjà vautré dans l'argile humide, à moitié disparu dans l'ouverture.
- Ne va pas plus loin ! dis-je en l'attrapant par les chevilles. Qu'est-ce que tu vois ?
Maintenant que l'autre côté est éclairé, je peux distinguer le début de ce petit tunnel. Il est construit de blocs de pierres taillés et ajustés avec précision. Ce passage, qui visiblement fut un souterrain, est comblé par la terre. Seul le sommet en est dégagé, sur une hauteur d'un peu plus d'un mètre sous le plafond.
- On dirait que ça continue, mais ça n'a pas été beaucoup pioché. Ce couloir a dû être rempli de terre il y a longtemps, mais elle a dû s'tasser. On peut passer par dessus, à quatre pattes. Faut que j'aille voir au bout, monsieur le curé. Ca continue encore plus loin...
- Comme un couloir ?
- C'est ça. Le dessus d'un couloir. Faut que vous me lâchiez les pieds, pour que j'aille voir au bout.
- Pas question ! Reviens, maintenant.
Je m'alarme, cet imprudent ne se rend pas compte du danger. De plus, j'entends à son souffle qu'il a du mal à respirer. Je le tire vers moi et, lorsqu'il est complètement ressorti, il me regarde furieusement. Son visage couvert de glaise lui donne un air plus terrible que jamais.
- Je crois bien qu'il y a comme une porte, faut que je retourne y voir. On voit le dessus d'une porte, je vous dis...
- Quoi ? Que... Abel !
Je n'ai pas le temps de réagir. Abel se retourne et plonge littéralement dans l'ouverture.
- J'reviens tout de suite, fait sa voix étouffée.
Je m'agenouille pour regarder dans le conduit. La lumière que porte Abel illumine l'autre bout du passage, quatre ou cinq mètres plus loin. On dirait, en effet, qu'il s'y trouve le sommet d'une porte à double battant. Une porte de pierre. Deux plaques aux angles et aux arêtes bien taillés, ajustées avec précision, un travail beaucoup plus évolué que celui des autres vestiges de la clairière. Des gonds énormes en métal, dont le sommet longe la partie visible des battants, renvoient curieusement la lumière de la flamme. Abel les examine avec fascination, il les touche délicatement.
- C'est de l'or ! Monsieur le curé, c'est de l'or !
- Qu'en sais-tu donc ? C'est certainement du cuivre, dis-je en sachant très bien que du cuivre serait couvert de vert-de-gris. Cette fois, nous partons. Reviens, c'est assez, tu vas finir par étouffer.
Son attention semble attirée par autre chose. La silhouette difforme de mon jeune bedeau se dessine en ombre pleine, devant la lumière qu'il éclipse.
- Je ne sais pas si c'est une vraie porte, monsieur le curé, c'est peut-être un semblant taillé dans la pierre. Parce que si c'était une porte pour de vrai, elle pèserait trop lourd pour qu'on puisse l'ouvrir. Vous croyez qu'il y a des portes faites seulement pour rester fermées ? Des symboles de porte ?
- Oui.
Ne jamais sous-estimer l'intelligence de ce garçon. Une intelligence qui raisonne par d'étranges détours, c'est vrai. Mais une intelligence sagace et pleine d'imagination. Même moi qui le connais si bien, je suis parfois dupe de l'illusion de bêtise à laquelle son apparence laisse croire. Son physique abominable est loin d'être à l'image de sa raison. J'espère qu'il n'est pas non plus à celle de son âme.
- Et puis, il y a quelque chose de gravé dessus. En tout cas, je peux voir le sommet de la gravure. C'est des sillons tout fins creusés comme au burin, avec un filet d'or en dedans... Enfin, un filet de cuivre si vous préférez, corrige-t-il avec impertinence.
Un pressentiment s'empare soudain de moi. Non, pas un pressentiment. Une certitude. Comment ai-je pu être assez stupide pour ne pas faire plus tôt le rapprochement entre cet espace souterrain et la chose infernale cachée sous mon église. Je comprends maintenant pourquoi ce couloir semble avoir été comblé non pas par les siècles, mais par la main humaine.
- Reviens immédiatement, Abel, je te l'ordonne ! Éloigne-toi de là !
- J'arrive tout de suite, attendez... répond-il sans obéir pour autant. Juste une seconde.
S'aidant de son canif, il gratte la terre tassée contre la pierre. Il cherche à découvrir davantage de la gravure ornant cette porte qui, comme il l'a deviné, n'a pas été faite pour s'ouvrir. Il dégage la terre humide à grandes brassées, accroupi, et la projette entre ses jambes derrière lui. L'argile s'amoncelle rapidement, menaçant de boucher l'espace déjà bien étroit qui nous sépare.
- Ca y 'est, monsieur le curé, c'est nettoyé sur une petite largeur. Je vois un bon morceau de la gravure, à présent. C'est beau, halète-t-il en rapprochant la lampe.
Un juron que je préfère ne pas avoir compris s'échappe soudain de sa bouche. Abel se redresse d'un bond, comme si un serpent venait de le mordre. Sa tête cogne violemment la pierre au-dessus de lui, dans un bruit sourd qui me fait grimacer. La lampe lui tombe des mains et la lumière meurt quand elle se renverse sur le sol. En moins d'une seconde, il surgit hors de l'ouverture plongée dans le noir, comme un diable monté sur ressort. La terreur sur son visage où ruisselle le sang lui donne une expression terrible. Ses grands yeux exorbités me fixent brièvement, mais il ne s'arrête pas. Son élan l'entraîne jusqu'à l'extérieur où il se précipite, arrachant au passage la bâche de l'entrée. Je le poursuis, en proie à la plus grande inquiétude.
Sous la lune, emporté par ses jambes difformes, il court comme un gnome pris de folie vers la lumière vacillante de la carriole. Je relève ma soutane d'une main et traverse la clairière derrière lui aussi vite que je peux.

J'habite une petite maison cernée de rosiers si vieux et si épais qu'ils lui font comme un rempart. Ou comme une couronne. Ce presbytère n'est pas aussi ancien que l'église qu'il regarde, de l'autre côté du chemin, mais il n'en est pas moins dans un état de grande vétusté. La petite écurie qui lui est attenante est beaucoup plus récente, c'est moi qui l'ai faite construire. Je suis le premier curé dans l'histoire de cette paroisse à posséder un cheval et une carriole. Un luxe que je dois à la générosité de l'évêque, qui facilite ainsi les visites régulières que je lui rends.
- Rentre l'attelage, Abel, et occupe-toi d'étriller Bayard. Je vais aller faire un tour à l'auberge tout à l'heure, mais j'irai à pied. La pauvre bête est éreintée. Quant à toi, tu pourras aller souper dès que tu en auras fini avec le cheval. Laisse tomber les corvées, ce soir, tu en as trop fait pour aujourd'hui. Mais prends quand même la peine de te changer et de te débarbouiller avant de manger. C'est compris ?
- Oui, d'accord monsieur le curé.
Ce sont les premiers mots qu'il prononce depuis que nous avons quitté la clairière des Roches-Vieilles. Lorsque, là-bas, je l'ai rejoint à la carriole, il n'a pas répondu à mes questions. Sans attendre, il a lancé le cheval sur le chemin de l'église. C'est une petite tête de mule, Abel. Insister pour le faire répondre à une question, c'est s'assurer de ne pas obtenir la réponse. Mais je sais qu'il ne peut pas cacher longtemps les choses. Il finira par me dire de lui-même ce qui l'a tant effrayé, sous ces vestiges de pierre. À moins que...
- Pourquoi vous allez à l'auberge, il fait déjà sombre, et vous n'allez pas venir souper ? Il doit bien être sept heures et demie.
... à moins que ce ne soit la gravure sur la porte de pierre qui lui ait fait cet effet. Ce dont j'ai bien l'impression. Qu'a-t-elle évoqué pour lui ? Lui a-t-elle rappelé un autre symbole sculpté qu'il aurait vu ailleurs ? Dans un lieu où on ne doit pas, ne peut pas pénétrer, dont il est même censé ignorer l'existence ? S'il a découvert le mal qu'enchâsse mon église, il ne me le dira pas. Et c'est préférable ainsi. Jamais l'évêque ne me permettrait de garder Abel à la paroisse, si ce garçon avait connaissance de notre terrible secret.
- Je tiens à être à l'auberge à l'heure du repas, justement. J'aimerais savoir qui y loge en ce moment. Et aussi quelles sont les rumeurs qui y courent.
- Vous voulez savoir qui est ce gaillard qui fait des trous aux Roches-Vieilles ? J'voudrais bien le savoir aussi. Pas quelqu'un du pays, j'en mettrais ma main au feu.
- Tu es trop curieux. Dépêche-toi, maintenant. Bayard est en sueur. Et tu m'apporteras ma canne dans l'église, avant de te mettre à table.
L'air est encore doux, malgré le petit vent marin qui accompagne la venue de la nuit. Dans l'église, les flammes des cierges s'agitent et font danser les ombres sur la chaux des murs écaillés. Les têtes sculptées sur les colonnes au long de la nef me regardent marcher jusqu'au chœur, pleines de grimaces, curieux chiens de garde de la maison de Dieu. Cette brave femme qu'est la mère Belair, qui doit être au presbytère prête à servir la soupe, a changé le bouquet de l'autel. Un mélange de fleurs du jardin et d'autres cueillies près de la rivière. Leur parfum abaisse au rang d'odeur les effluves stagnantes de l'encens. Je vais me recueillir quelques minutes avant de partir pour l'auberge. Agenouillé sur un prie-Dieu, au troisième rang, comme un humble paroissien, je ferme les yeux et presse mon front sur mes mains jointes. Derrière moi, la porte salue en couinant l'entrée d'un visiteur.
- François ?
Mon sang se glace.
- François Flavier ?
Roseline.
- Père Flavier ?
Ce n'est pas seulement sa voix que je reconnais. C'est aussi sa présence. J'ouvre les yeux sur le bouquet de fleurs, quelques pétales sont tombés lorsque le vent est entré avec elle. Derrière l'autel s'endort le grand Christ de bois sombre, figure de douleur sous sa couronne de ronces.
Je me redresse pour faire face à Roseline et ne parviens pas à retenir un large sourire en revoyant, vingt ans après, le visage retouché par le temps de mon amour de jeunesse.
- Comment vas-tu... fait-elle en s'interrompant net. Faut-il que je te vouvoie ?
- Non, bien sûr que non. Tu peux aussi m'appeler François.
- J'espère que tu ne m'en veux pas, dit-elle en avançant une main vers mon bras qu'elle retire sans m'avoir touché.
- De quoi, Roseline ?
- D'être venue. Je t'avais promis de ne jamais chercher à te revoir, quand tu as choisi la voie de la prêtrise au lieu de... au lieu que nous...
- Allons, c'était il y a plus de vingt ans, la rassurè-je en souriant toujours, ému. Je suis ravi de ta visite, au contraire. Mais il est bien tard... Comment es-tu venue ?
- On m'a prêté le mulet de la ferme voisine. Je suis partie à midi pour arriver ici à l'heure où il n'y aurait plus personne. Je voudrais me confesser.
- Tu es venue jusqu'ici pour ça ?
- Oui, s'il te plaît, je voudrais que tu m'entendes en confession.
- Si tu le souhaites... Mais le curé de ton village, le père Dhery, ne pouvait-il pas t'entendre ?
- Lorsque tu m'auras écoutée, tu comprendras pourquoi je suis venue jusqu'ici.
- Soit. Allons dans le confessionnal.
- Est-ce obligé ? N'est-il pas possible de s'asseoir simplement dans l'église et de parler à voix basse ?
- Mais, bien sûr que si. Comme tu préfères, aquiescè-je. Les premiers chrétiens se confessaient bien en public. La cabine du confessionnal n'est qu'une commodité.
- Tant mieux. Malgré la gravité de ce que j'ai à dire, ça me fait tellement plaisir d'être à nouveau près de toi pour quelques instants. Cela fait si longtemps...
- Alors, allons plutôt dans le confessionnal, dis-je avec sévérité.
Abel déboule dans l'église et se signe à la vitesse de l'éclair. Roseline regarde avec méfiance ce vilain petit bonhomme au cœur d'or qui s'avance vers nous.
- Votre canne, monsieur le curé. Tenez ! fait-il sans prêter attention à ma visiteuse.
Ah oui, l'auberge... Je dois y remettre ma visite à plus tard. Il est hors de question de demander à Roseline de revenir une autre fois. J'irai demain soir. Abel, voyant que je ne lui prends pas la canne des mains, examine la jolie femme qui s'installe dans le confessionnal et comprend la situation.
- Je peux y aller à votre place, monsieur le curé ?
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Je peux y aller à votre place, si vous voulez... À l'auberge... ajoute-t-il en baissant la voix, comme s'il s'agissait d'une conspiration. Je regarderai quelles y sont les nouvelles têtes et puis j'reviens vous le dire.
- Tu n'as pas mangé...
- Mais j'emporterai un bout de pain avec du fromage pour manger en chemin. Toute façon, j'ai pas bien faim.
Bien sûr que si, il a faim. Abel a toujours un appétit de loup. Pour qu'il soit prêt à sauter son repas, c'est qu'il meurt d'envie de me rendre ce service. En partie par gentillesse, je me plais à le croire... Mais surtout pour rompre avec la monotonie de son existence. Comment le lui reprocher ? Je ne peux pas toujours me mettre en travers de son indépendance, même si c'est pour le protéger du mal que l'on peut lui faire. Je le regarde en soupesant le pour et le contre, tandis qu'il me fixe avec un air d'attente éperdue. Je vois bien que de ma réponse dépend une grande joie ou une aigre rancœur. Dieu sait, pourtant, que l'expérience m'a appris qu'il est fort imprudent de lâcher ce garçon seul parmi ses semblables. Plus à cause des autres que de lui-même, d'ailleurs... Pauvre créature de Dieu.
- D'accord, finis-je par céder. À condition que tu promettes de suivre mes instructions à la lettre.
Je lui prends la canne des mains, la pose dans l'angle du confessionnal et j'entraîne Abel dehors.
- Défense d'entrer tout seul dans l'auberge, tu m'entends ? Passe simplement deux ou trois fois devant, comme si tu faisais une course pour moi, et jette un œil par la fenêtre. Tu me diras ensuite si des étrangers y sont attablés et, s'il y en a, de quel genre de personnes il s'agit. Rien de plus et pas d'initiative. C'est bien compris ?
- Oui, monsieur le curé !
- Bon. Et surtout, reviens vite.
Le voici parti comme une flèche. En poussant un soupir, je rejoins Roseline. Un air d'appréhension quelle n'avait pas tout à l'heure donne à son sourire une courbe timide. Elle s'assoit dans le confessionnal, tire le rideau de velours, et je m'installe derrière la grille.
- Je t'écoute, mon enfant.
- Pardonnez-moi mon Dieu, parce que j'ai pêché.
Puis elle se tait. Elle semble chercher la force de parler. Inutile de la bousculer. En bon prêtre, j'ai laissé ma curiosité de l'autre côté de la porte du confessionnal, avec mes sentiments d'homme.
Sous mes pieds, le sol semble se mettre à vibrer faiblement. C'est probablement une illusion. Ca n'est pas la première fois que je crois ressentir ce phénomène. Comme si la terre tremblait, quelque part sous l'église... Comme si la présence cachée quelques mètres en dessous poussait sa force maléfique contre le sol sacré qui l'emprisonne. Cette vibration est un effet de mon imagination, j'en suis certain. Je suis fatigué. Il faut que je me reprenne.
- Je me suis donnée au diable, ou à un de ses démons. Je l'ai reçu en moi, je n'ai même pas essayé de résister.
- De quel diable parles-tu ?
- De toi, François. C'est de toi que je parle.

 

 

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